vendredi 17 février 2017

Hyakunin isshu, poème n° 67 : 春の夜の



Je vous propose aujourd'hui un poème de Suô no naishi (周防内侍), adressé à Fujiwara no Tadaie (藤原忠家). Lors d'une soirée mondaine entre dames de bonne compagnie (au service de l'empereur), notre poétesse eut un petit coup de barre et murmura qu'un oreiller ne serait pas de refus. A ce moment, le Moyen conseiller Tadaie glissa son bras sous les stores qui dérobaient ces dames à la vue des messieurs et lui proposa galamment de l'utiliser à sa convenance. Le poème est une réponse à ce geste quelque peu cavalier.

春の夜の
夢ばかりなる
手枕に
かひなく立たむ
名こそ惜しけれ

はるのよの ゆめばかりなる たまくらに かいなくたたん なこそおしけれ

春の夜の : 春, le printemps, 夜 la nuit ; les deux の marquent le complément de nom. Les "nuits de printemps" évoquent des nuits courtes, contrairement aux nuits d'automne ;
夢ばかりなる : 夢 rêve ; ばかり marque le degré (au point que) ; なる est la rentai-kei de なり et est l'équivalent de である。 La nuit est brève au point qu'elle ressemble à un rêve ;
手枕に : 手, la main, qui ici désigne plutôt le bras ;  枕, l'oreiller : un bras qui sert d'oreiller. L'idée de s'offrir l'un à l'autre le bras comme oreiller évoque l'intimité amoureuse. Le に a le sens de のために、à cause de ;
かひなく立たむ : かひなく est un jeu de mot entre 腕(うで), bras, qui se prononce aussi かいな et 甲斐無く, rentai-kei de 甲斐無し, qui signifie littéralement "sans résultat, sans effet, inutile, vain" ; 立た est la mizen-kei de 立つ, lever, avec ici le sens de "faire naître", "être le point de départ" ; む marque la supposition ; au niveau du sens 立た doit être relié à 名, avec l'idée de faire naître (立た) probablement (む) une rumeur (名) pour rien (かひなく);
名こそ惜しけれ : 名, ici la réputation et les rumeurs qui l'affectent ; こそ est un particule emphatique liée à 惜しけれ ; 惜しけれ est la izen-kei de 惜しく, forme classique de 惜しい, regrettable, déplorable. Ce vers est identique au dernier vers du poème 65.
"Si une rumeur venait à entacher ma réputation pour m'être laissée aller un bref moment à prendre votre bras pour oreiller, j'en aurais d'amers regrets ! Je ne vais pas risquer mon nom pour si peu" dit en somme la belle, avec un brin d'humour et beaucoup d'esprit.
Si pour le bref songe
d'une nuit printanière
votre bras comme oreiller
entachait inutilement mon nom
j'en aurais bien du chagrin.

Index en romaji : haru no yo no yume bakari naru tamakura ni kainaku tatan na koso oshikere

vendredi 10 février 2017

Hyakunin isshu, poème n° 54 : 忘れじの


Je me remonte aujourd'hui le fil des poèmes pour réparer un oubli, car, comme l'a remarqué un lecteur attentif, le poème 54 était tombé dans un trou noir. Toutes mes excuses à Takashina no kishi, également appelée Gidôsanshi no Haha (儀同三司母), épouse du régent Fujiwara no Michikata et mère, entre autres, de l'impératrice Teishi, que servait Sei Shônagon. Elle aurait écrit ce poème peu après son "mariage" (1), au temps des premiers serments.

忘れじの
ゆく末までは
かたければ
今日を限りの
命ともがな

(わすれじの ゆくすえまでは かたければ きょうをかぎりの いのちともがな)


忘れじの : 忘れ est la mizen-kei de 忘る, oublier (dans ces poèmes d'amour, "oublier" a pour ainsi dire le même sens que "quitter, abandonner") ; じ est une négation impliquant ici une notion d'intention, d'engagement (je ne t'oublierai pas, promis) ; le の est un peu l'équivalent d'un という. La poétesse rapporte ici les paroles de son mari ;
ゆく末までは : ゆく末 signifie futur, avenir ; まで a le même sens qu'en japonais moderne (jusqu'à) ;
かたければ : かたければ est composé de かたし (équivalent en bungo de かたい, dur, difficile) à la izen-kei + ば qui marque ici la cause. Ce que la poétesse juge difficile ici, c'est de tenir une promesse jusqu'à un lointain futur, et de croire que la promesse sera tenue ;
今日を限りの命ともがな : 今日 désigne le jour où le mari a fait la promesse ; 限り signifie le dernier, la fin ; 命, la vie, l'existence. と est un と de citation. もがな marque le souhait, le désir. L'ensemble signifie "je souhaite que ce jour soit le dernier de ma vie"

Notre poétesse est fort heureuse de la promesse d'amour que lui a fait son époux, mais elle craint que l'avenir n'apporte à ses doux propos un douloureux démenti. C'est pourquoi elle souhaite mourir le jour même, au comble de la félicité. C'est finalement son mari qui décéda assez vite, à la suite de quoi elle se fit nonne, pratique courante à l'époque.

Il est bien difficile de faire passer dans ces cinq vers la joie et l'inquiétude de la jeune femme, bien consciente de la précarité de sa condition (le Dit du Genji donne un bon aperçu de la fragile situation des femmes et de la facilité avec laquelle les unions se font et se défont).

"Jamais je ne t'oublierai"...
Parce qu'à l'avenir, on peut
difficilement se fier,
j'aimerais qu'aujourd'hui soit
le dernier jour de ma vie.


(1) Comme le rappelle René Sieffert dans la préface du Dit du Genji, le mot "mariage" traduit assez mal la réalité des unions entre hommes et femmes dans la société de l'époque Heian.

Index en romaji : wasureji no yukusue made ha katakereba kyou wo kagiri no inochi to mogana

mardi 7 février 2017

雨 et quelques composés (2/2)

Je continue aujourd'hui mon exploration des composés de (pluie) décrivant des phénomènes climatiques. Tous sont très utilisés en poésie comme mots de saison 季語.

Nous allons commencer par (ロ、ロウ、つゆ). signifie principalement "rosée" mais peut aussi avoir le sens de "se révéler" ou de "faible quantité". Le 音符 (partie indiquant la prononciation) est composé de (pied) et de qui signifie aujourd'hui "chaque, chacun", mais dont le sens d'origine est sensiblement différent. est composé de (des jambes qui descendent) et de , bouche, qui évoque ici l'instrument d'une prière faite aux dieux. Avec on a donc l'idée d'un dieu que l'on prie de se manifester. En y ajoutant pour faire , on a donc l'image du chemin foulé par un dieu qui descend sur terre. En tant que kanji, signifie donc chemin. En tant que composé, il évoque plus largement ce qui a un lien avec le ciel, ou descend du ciel. Si l'on revient maintenant à on a donc une image de gouttes d'eau () déposées par le ciel, comme un cadeau divin, sans intervention de la pluie.

Intéressons-nous maintenant à la version hivernale de la rosée, le givre, (ソウ、しも), qui évoque aussi un blanc pur. Cette fois, le 音符 est , composé de (arbre) et (oeil). , c'est regarder un arbre , avec l'idée d'être face à lui, conscient de son altérité. D'où l'idée de réciprocité, d'altérité que contient et que l'on retrouve dans de très nombreux kanjis. On aurait donc ici l'idée que le givre est quelque chose d'autre que la pluie , quelque chose qui semble naître directement sur la terre.

Nous allons maintenant nous enfoncer dans la brume avec et . (ム、きり) signifie brume, brouillard. Le 音符 est 、lui-même composé de (lance), (issu de 攴, qui signifie frapper) et de (force) : il s'agit ici de s'employer à frapper fort avec sa lance (pour en savoir plus sur 務, c'est par ici). Difficile de voir le rapport avec notre brouillard... et pour cause, il n'y en a pas vraiment. Du moins pas directement. Il s'agit en fait d'un emprunt phonétique. , qui peut se prononcer ボウ/厶  a été emprunté pour évoquer le sens de kanjis comme et , à la prononciation proche (ボウ・モウ), et qui ont (entre autres) le sens de "recouvrir". "Recouvrir" + , on arrive en effet à l'idée de brouillard, avec l'idée d'un espace recouvert de fines gouttelettes en suspension dans l'air. Voilà donc une étymologie extrêmement embrouillée. C'est toute la magie du japonais et de ce jeu permanent sur les sons, source d’ambiguïté, de glissements de sens mais aussi de richesse et de stimulation intellectuelle, tant pour les cerveaux japonais contemporains que pour les malheureux apprenants étrangers. Pour la mémorisation, mieux vaut se construire une image plus commode, comme celle d'un fou qui s'emploierait à dissiper les gouttes du brouillard à grands coups de lance (si cela vous parle)...

Je termine par (カ、かすみ), qui n'est pas un kanji d'usage courant et dont je vous épargnerai l'étymologie. Je vous le signale en tant que pendant poétique de 霧. 霧 est un kigo automnal, est sa version printanière : une brume plus légère, comme celle des nuages rosés qui embrument soleil et montagnes au lever et au coucher.

La recherche étymologique fait souvent penser aux poupées russes. Le résultat est parfois satisfaisant (avec 露), parfois frustrant (avec 霧). Dans tous les cas, la quête permet de mieux apprivoiser les kanjis et leurs métamorphoses. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les composés de 雨. J'y reviendrai... ou pas ! またね!

mercredi 1 février 2017

Hyakunin isshu, poème n° 66 : もろともに


Nouvelle pause dans les poèmes d'amour, avec ce waka de 前大僧正行尊(さきのだいそうじょう ぎょうそん) un moine bouddhiste, connu comme yamabushi (ermite des montagnes) et comme poète. Gyôson, alors en promenade dans les montagnes de la région de Nara, aurait composé ces vers "quand il vit, de manière inattendu, des cerisiers en fleurs au mont Ōmine." (note précédant le poème dans le Kin'yôshû)

もろともに
あはれと思え
山桜
花よりほかに
知る人もなし

もろともに あわれとおもえ やまざくら はなよりほかに しるひともなし

もろともに : ensemble, toi et moi ;
あはれと思え : と marque la citation, 思え est la forme impérative (meirei-kei de 思ふ (思う) ; あはれ (aware) est un concept / une émotion japonaise peu aisé(e) à définir. On y trouve mêlés le sentiment de l'impermanence des choses, une profonde compassion, une tristesse poignante et douce à la fois. André Beaujard, le traducteur du Makura no sôshi (Notes de Chevet) de Sei Shônagon, en donne l'esquisse suivante - "cette humeur romantique faite de sympathie pour la nature, de pitié pour la tristesse des êtres et des choses" - et traduit ce sentiment par "on se sent délicieusement triste" dans la première des notes ;
山桜 : litt. cerisier de montagne. Il s'agit d'une variété de cerisier. Le poète s'adresse au cerisier personnifié, lui enjoignant de partager ses émotions avec lui, de le chérir autant qu'il le chérit ;
花よりほかに : 花, fleur (de cerisier), より, associé à ほかに, à un sens restrictif : à l'exception de tes fleurs ;
知る人もなし : 知る人, des gens (人) que je connais (知る, rentai-kei) ; も a ici le sens de "pas un", なし est la shûshi-kei de なく, ne pas être : il n'y a personne que je connaisse

Il y a débat sur le contexte du poème : on ne sait si le caractère "inattendu" de la découverte de cerisiers en fleurs au Mont Omine est dû à la saison (floraison tardive en ce lieu reculé) ou à la rareté des cerisiers parmi les conifères fréquents en montagne (symbole de longévité en opposition à l'impermanence des fleurs). Cela ne change guère l'interprétation du poème.


L'un à l'autre
ouvrons notre coeur
cerisier des monts
hormis tes rameaux fleuris
je n'ai ici nul ami


Index en romaji : morotomo ni aware to omoe yamazakura hana yori hoka ni shiru hito mo nashi

mercredi 25 janvier 2017

Hyakunin isshu, poème n° 65 : 恨みわび



L'auteur de ce poème d'amour est une femme, 相模 (さがみ). Il s'agit d'un poème de concours, qui ne correspond donc à aucune situation réelle, sur un thème plutôt commun : l'amante abandonnée et éplorée.

恨みわび
干さぬ袖だに
あるものを
恋に朽ちなむ
名こそ惜しけれ 
 
うらみわび  ほさぬそでだに  あるものを  こいにくちなん  なこそおしけれ 



恨みわび : 恨み, est la renyou-kei de 恨む, avoir du ressentiment, de la rancœur envers qqn ; わび est la renyou-kei de わぶ (わびる en japonais moderne), qui évoque les tourments d'un cœur brisé, notamment face à l'adversité ;
干さぬ袖だに : 干さ est la mizen-kei de 干す, sécher ; ぬ est la rentai-kei de la négation ず ; l'ensemble détermine 袖, manche : les manches ne sèchent pas, c'est-à-dire les larmes ne tarissent pas ; だに : "même pas". Cette particule établit une comparaison entre quelque chose d'insignifiant (les manches qui n'ont pas le temps de sécher) et quelque chose de plus important (la réputation salie, au dernier vers) ;
あるものを : ある a le même sens qu'en japonais moderne ; ものを a un sens équivalent à のに (opposition) ;
恋に朽ちなむ : 恋, la passion amoureuse, に exprime ici la cause ; 朽ち est la renyou-kei de 朽つ, pourrir, dépérir ; なむ est composé de la mizen-kei de ぬ (action accomplie) + む (spéculation), l'ensemble exprimant la certitude que quelque chose va se produire (ce qui sans nul doute va pourrir, flétrir) ;
名こそ惜しけれ : 名, le nom, la réputation ; こそ est un particule emphatique liée à 惜しけれ ; 惜しけれ est la izen-kei de 惜しく, forme classique de 惜しい, regrettable, déplorable.

En somme, l'amante délaissée pleure si abondamment que ses manches n'ont pas le temps de sécher. Mais ce qu'elle regrette par dessus tout, c'est de voir sa réputation bafouée à cause d'une relation malheureuse. A partir de là, deux interprétations sont données (d'après le prof. Mostow) : "mes manches sont trempées au point de tomber en lambeaux, mais c'est surtout le flétrissement de ma réputation qui me soucie le plus", ou "mes manches sont trempées, pourtant ce n'est pas elles qui sont ruinées mais ma réputation."  La première interprétation est la plus communément acceptée aujourd'hui. Le sens général restant de toute façon le même, le point ne me paraît pas si important (je manque peut-être de subtilité ?). Voilà la traduction que je vous propose :

Amère et brisée,
mes manches trempées de larmes
ne sèchent point, mais
hélas c'est surtout mon nom
que cet amour a souillé


Index en romaji : urami wabi hosanu sode dani aru mono wo koi ni kuchinan na koso oshikere